Aramis Classic Eau de Toilette
Lancé en 1966, Aramis est le chypré cuiré qui a fait entrer le parfum masculin de prestige dans les grands magasins. Bernard Chant y reprend l’ossature de son Cabochard et la durcit : aldéhydes coupants, armoise amère, puis un cuir massif adossé à la mousse de chêne et au patchouli. Un classique frontal, qui n’a jamais appris à s’excuser.
En 1966, la maison Aramis — fondée trois ans plus tôt par Estée Lauder au sein de son groupe — met en vente un jus qui porte à la fois le nom de la marque et celui d’un mousquetaire de Dumas. L’idée est neuve. Jusque-là, le parfum masculin se vendait chez le barbier ou au comptoir d’une pharmacie, rarement au rayon beauté d’un grand magasin. Aramis y entre par la grande porte, s’y installe, et devient la référence à laquelle toute la parfumerie masculine américaine se comparera pendant deux décennies.
Bernard Chant ne part pas de rien. Sept ans plus tôt, il a signé Cabochard pour Grès, un chypré cuiré que l’époque range au féminin et que l’on entendrait aujourd’hui comme tout autre chose. Aramis en reprend la structure et la déplace : les aromates montent, les fleurs reculent, l’estragon cède à l’armoise. Le cœur de cuir tient toujours sur la même matière, le patchouli reste le pivot, et jusqu’à cette étrange note de noix de coco qui traverse les deux formules sans jamais se laisser identifier pour ce qu’elle est. Chant travaillait ainsi, par dérivations successives : une composition en appelait une autre, à laquelle il retirait ou ajoutait un élément.
L’ouverture ne ménage personne. Les aldéhydes claquent, cirés et presque métalliques, aussitôt doublés par une armoise amère et un thym qui sent l’herbe sèche. La bergamote est là, mais elle n’adoucit rien : elle donne du tranchant. Derrière, la myrrhe pose une résine sombre, le trèfle une verdeur froissée, et le gardénia une blancheur crémeuse qui empêche l’ensemble de virer à la simple eau aromatique. On est dehors, en fin d’hiver, et il fait froid.
Le cœur est plus bref qu’attendu, parce qu’il travaille surtout à faire la jonction. La sauge et la cardamome prolongent l’amertume de la tête ; le jasmin apporte le seul moment franchement floral de la composition, et il est indocile, presque sale. La racine d’iris, elle, ne fait pas de poudre : elle installe une froideur terreuse, un peu grise, sur laquelle le patchouli commence déjà à monter. À ce stade, le parfum a cessé d’être un accord d’herbes et n’est pas encore un cuir.
Puis le cuir prend tout. Il est franc, fumé, tanné, sans le miel ni le tabac qui l’adoucissent ailleurs, et la mousse de chêne l’assoit dans un chypré de plein exercice. Le vétiver et le santal donnent la charpente boisée, l’ambre une chaleur qui ne sucre pas, le musc une traînée animale que beaucoup d’amateurs tiennent pour le vrai sujet du parfum. La noix de coco, enfin, ne s’annonce jamais comme telle : elle arrondit le cuir par en dessous, lui ôte son côté verni, et voilà probablement pourquoi Aramis reste reconnaissable entre mille.
Aramis n’est pas un parfum discret et n’a jamais prétendu l’être. Il demande une main légère, deux pressions au plus, et il rend mieux sur un vêtement d’hiver que sur une peau nue en été. Les reformulations successives ont allégé l’ensemble, au point que ceux qui ont connu les versions anciennes trouvent la version actuelle bien plus légère que l’eau de toilette dense d’autrefois. Il reste que peu de compositions masculines ont tenu soixante ans sans se travestir, et que celle-ci s’écoute encore comme un document.
Pyramide olfactive
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