
Le départ est franc et acidulé. L’ananas arrive d’un bloc, plus vert que confit, avec la pointe presque piquante que le fruit garde quand on l’attaque un peu trop mûr. Aucun agrume ne l’accompagne pourtant : ce mordant vient de terpènes et de cétones, limonène, pinène et carvone, qui donnent le tranchant des premières secondes sans passer par un zeste. C’est vif, c’est court, et cela ne s’installe pas.
Le virage se fait en quelques minutes. La coco monte par-dessous et absorbe l’acidité. La vanilline pose une douceur qui ne va pas jusqu’à la pâtisserie mais s’en approche, tandis que le benzaldéhyde, odeur d’amande amère et de noyau de cerise, apporte la facette de sirop et de bonbon dur qu’on retrouve dans beaucoup de fruits reconstitués. Le salicylate de benzyle ajoute une douceur florale un peu cireuse qui évoque immanquablement la crème solaire.
Une curiosité mérite d’être relevée dans cette liste : elle contient un filtre UV, le butylméthoxydibenzoylméthane, celui-là même qui protège du soleil dans la plupart des crèmes solaires. Sa présence est technique et non cosmétique, un jus transparent vendu en flacon clair se dégradant à la lumière. On y trouve aussi du mica et du dioxyde de titane : ce sont eux, les particules scintillantes qui font la singularité du jus. La coïncidence n’en reste pas moins parlante sur un parfum qui vend la piscine et le mois d’août.
Le fond se décrit vite, tant il est délibérément discret. Les muscs s’installent sans transition marquée, et sous eux travaille un ambré boisé de synthèse, les tétraméthylacétyloctahydronaphtalènes de l’étiquette, matière transparente et très employée qui donne du volume sans donner de bois. L’étiquette réserve pourtant une surprise que la marque ne mentionne nulle part : cèdre de Virginie, patchouli, santalol et baume du Pérou y figurent tous les quatre. Un soubassement boisé et balsamique existe donc, discret mais réel, et une cliente qui disait sentir du santal ne s’était pas trompée. S’y ajoutent les damascones, molécules fruitées et rosées que la parfumerie emploie partout pour arrondir un fruit, plus une coumarine qui glisse une note de foin et d’amande sous l’ensemble. Aucune de ces matières ne se détache ; elles forment le plancher sur lequel la coco s’appuie pour durer un peu.
La trajectoire est courte, et elle est assumée comme telle. L’ananas occupe le premier quart d’heure, la coco la première heure, et ce qui reste ensuite tient à quelques centimètres de la peau : un fond propre, sucré, légèrement poudré, qu’on cesse vite de percevoir soi-même mais que les autres attrapent en s’approchant. Sur les vêtements et dans les cheveux, elle survit bien davantage, comportement classique des jus légers et très alcoolisés, et raison pour laquelle elle se prête aussi bien au mélange.